River

Sortie en 2015 sur BBC One, « River » est passée inaperçue dans nos contrées. Grave erreur. Une série noire captivante grâce à l’écriture virtuose d’Abi Morgan conjuguée au talent de Stellan Skarsgard.

River

« On nait seul, on meurt seul. » Derrière cette phrase fataliste, le commissaire John River (Stellan Skarsgard) tente de survivre à ses démons. Hanté par son passé toujours plus pesant, son quotidien devient encore plus complexe quand sa coéquipière se fait froidement assassiner. Une trape vers les enfers s’ouvre à lui, totalement désemparé par les événements, acculé par ses troubles émotionnels. Taiseux, renfermé sur lui-même, River n’est pas comme les autres, pas comme ses collègues. Cette prison émotionnelle dans laquelle il végète le pousse à maintenir une distance et un état de contrôle constant.

Des fantômes se mêlant aux personnes bien réelles. River avance, slalome entre les âmes, converse avec son passé, avec les victimes des crimes qu’il n’a pu élucider. Une profonde solitude que Skarsgard sublime par sa prestation pleine d’intériorité, d’une infinie justesse quand son regard croise le royaume des vivants et le royaume des morts – ou sa propre réalité. Condamné à la solitude, son calme vole en éclats quand Thomas Cream (majestueux Eddie Marsan) l’affronte – Cream est sa part d’ombre, le désespoir, la mort.

Une vie faite de regrets. La disparition de Jackie « Stevie » Stevenson (Nicola Walker) exacerbe cette sensation d’être passé à côté de quelque chose, d’une relation qui aurait pu être plus que professionnelle. La peur d’être sincère, la peur de s’intoxiquer d’amour. River ne sait plus ce que c’est l’amour, ça remonte à loin. « L’amour et l’amitié sont les seules illusions momentanées pour nous faire croire qu’on est pas seul » prétend River. L’amour, ce maître mot qui le renvoie à une existence toujours plus tourmentée, s’éloignant toujours plus des conventions de notre société. L’enjeu de « River » est là, sous le long manteau de sa figure principale : un coeur nécrosé optant pour la solitude, pour éviter de faire semblant.

« River », c’est l’écriture chirurgicale d’Abi Morgan (« Shame », « La Dame de Fer »), une faculté à décrire et poser des mots sur un personnage en marge de la société. Une grâce et une sobriété pour une tragédie personnelle. Des monologues profonds, si désabusés, si intenses. Une série à la prose mélancolique qui pose une enquête autrement plus subtile qu’une simple affaire de meurtre. En filigrane, il y a ce discours sur la sincérité qui s’étend ; les secrets sont révélés par le temps. La vérité est parfois mauvaise à entendre, mais elle permet d’avancer. « River » sonde l’âme comme jamais, pleure la solitude des Hommes. « River », c’est l’étude du chagrin, d’aimer, de partager, de tuer. Si beau, si bouleversant, le récit arpente les questionnements intérieurs comme peu de séries l’ont fait auparavant.